Que retenir du Rapport sur la politique monétaire en 2020?

Par la Rédaction

Interview accordée par Jean-Louis KAYEMBE wa KAYEMBE, Directeur Général chargé de la Politique Monétaire et des Opérations Bancaires.*

La Banque Centrale du Congo vient de publier son Rapport sur la politique monétaire en 2020. Afin d’en comprendre le contenu, nous nous sommes rapprochés du Directeur Général Jean-Louis KAYEMBE wa KAYEMBE qui a accepté de nous accorder une interview.

Question 1. Bonjour M. le DG. Merci pour cette interview à l’occasion de la publication du dernier Rapport sur la politique monétaire qui se rapporte à l’exercice 2020. La première question qui nous vient à l’esprit est liée au contexte pandémique qui a paralysé le monde entier durant plusieurs mois. Comment s’est globalement comportée la politique monétaire en RDC durant la crise aux ramifications multiples ?

Réponse 1. Merci pour la question et surtout pour l’intérêt que vous accordez à la politique monétaire, en tant que composante de la politique conjoncturelle. En 2020, la politique monétaire et de change de la BCC est demeurée globalement prudente, en raison de la propagation des effets néfastes de la pandémie de Covid-19. Cette crise sanitaire a perturbé toutes les chaines de valeurs mondiales via notamment les mesures de confinement et de fermetures des frontières. Ces dernières ont eu pour effet de paralyser plusieurs secteurs d’activités économiques, mettant un coup d’arrêt à l’élan amorcé par l’économie mondiale en 2019. Ainsi, les perspectives de l’économie mondiale publiées en janvier 2021, le FMI table sur une contraction de l’économie mondiale de 3,5 % en 2020, après une croissance de 2,8 % réalisée l’année précédente.

Question 2. Si au plan international l’activité économique est en berne, qu’en est-il de la production des biens et services et de leur prix au niveau national, tant on sait que l’économie congolaise demeure dépendante de l’extérieur ?

Réponse 2. La dépendance est le mot-clé en effet. Au plan national, les effets nuisibles de la Covid-19 se sont transmis à l’économie par les canaux du commerce extérieur, des investissements directs étrangers et des donations extérieures. Ces effets ont induit un ralentissement significatif de l’activité économique. En effet, sur la base des réalisations de production à fin septembre 2020, le taux de croissance s’est situé à 0,8 % contre 4,4% en 2019. Au niveau sectoriel, le secteur primaire a connu une progression de 5,2%, tandis que les secteurs secondaire et tertiaire se sont contractés respectivement de 4,0% et 0,5%. Sur le marché des biens et services, il a été noté l’accélération du rythme de formation des prix. En effet, le taux d’inflation s’est établi à 15,76% en 2020, face à un objectif de moyen terme de 7,0 %, et une réalisation de 4,59% en 2019.

Question 3. Le tableau que vous venez de peindre n’est pas reluisant. Nous en comprenons bien les causes. Mais quid des effets sur les finances du pays ?

Réponse 3. Dans le contexte présenté supra, la gestion des finances publiques a été marquée par des déficits mensuels successifs, en raison de la faible mobilisation des recettes induite par le choc lié à la pandémie de Covid-19 face à une expansion des dépenses publiques. Ainsi, la loi de finances pour l’exercice 2020, chiffrée à 18.545,2 milliards de CDF, a été révisée à 9.272,6 milliards au second semestre, dans le cadre du collectif budgétaire. Toutefois, lesdits déficits ont été couverts, outre le recours au financement monétaire de janvier à avril, par des financements sains principalement les appuis budgétaires du FMI et de la BAD.

Question 4. Voilà présentés deux pans de l’économie : le secteur réel qui se concentre sur la production et le niveau général des prix ainsi que le secteur des finances publiques. Mais pour être complète, l’analyse devra intégrer également les relations avec l’extérieur et le secteur monétaire. Pouvez-vous nous dire un mot sur le secteur extérieur ?

Réponse 4. Je me réjouis de ce que les journalistes traitant des questions économiques s’intéressent, de plus en plus, à ces détails propres au jargon des initiés. Notons, en ce qui concerne les relations économiques avec l’extérieur, que la balance des paiements a renseigné un besoin de financement représentant 2,1 % du PIB en 2020 contre 2,6 % en 2019. En valeur, ce solde s’est établi à 1.028,0 millions de USD contre 1.328,3 millions une année auparavant. Cette situation a découlé essentiellement de l’atténuation du déficit du compte des transactions courantes, en raison notamment de l’amélioration du solde commercial. Cependant, en dépit de l’amélioration de l’excédent du compte des biens et de l’encaissement au titre d’appuis budgétaires du FMI en avril ainsi que de la BAD en novembre 2020, les réserves de change se sont contractées, s’établissant à 708,9 millions de USD à fin 2020 après 818,7 millions à fin 2019, à la suite des interventions directes et indirectes de la BCC sur le marché des changes. Cette situation a révélé l’insuffisance de l’offre de devises et la forte pression sur le marché des changes en 2020, dont les interventions de la Banque ont contribué à l’atténuation. Cette pression s’est traduite par une dépréciation de la monnaie nationale de 15,2 % après 2,2% en 2019.

Question 5. Les montants cités dans la réponse que vous venez de donner nous conduisent vers le dernier secteur en rapport avec la monnaie. Comment la Banque Centrale a-t-elle manipulé ses instruments pour sauvegarder les grands équilibres ?

Réponse 5. Comme l’avait dit Monsieur le Gouverneur Déogratias MUTOMBO MWANA NYEMBO lors de la conférence de presse tenue après la première réunion ordinaire du Comité de Politique Monétaire de cette année, l’action de l’Autorité monétaire a été orientée, dans un premier temps, dans le sens de l’injection de la liquidité pour atténuer l’impact négatif de la pandémie de la Covid-19 sur l’économie. Ainsi, le taux directeur avait été abaissé de 1,5 point de pourcentage au mois de mars 2020, passant de 9,0 % à 7,5 %. Le coefficient de la réserve obligatoire sur les dépôts à vue en monnaie nationale avait été revu à la baisse, passant de 2,0 à 0,0 %. Pour ce qui est des coefficients sur les dépôts à terme et à vue en devises ainsi que les dépôts à terme en monnaie nationale, ils ont été maintenus inchangés, soit respectivement 12,0 %, 13,0 % et 0,0%. En outre, un guichet spécial de refinancement d’une maturité allant de 3 à 24 mois a été mis en place afin d’augmenter les ressources des banques pour soutenir l’activité économique en période de crise sanitaire de la Covid-19. Il convient de relever qu’au moment où s’opéraient ces ajustements baissiers, le taux d’inflation était encore en dessous de 4 % et le franc congolais stable.Cependant, à la suite du dérapage observé dans l’évolution des principaux indicateurs de la conjoncture, entre les mois d’avril et juillet, il a été procédé au durcissement de la politique monétaire, essentiellement à travers le relèvement du taux directeur, en date du 03 août 2020, de 7,5 % à 18,5%, et à la mise en œuvre d’un certain nombre de mesures, pour contenir les pressions sur les marchés, dont la principale a été la signature du pacte de stabilité entre le Gouvernement et la Banque Centrale. Ces mesures ont permis le retour de la stabilité interne et externe du franc congolais entre les mois d’août et de décembre 2020.

Question 6. Nous voici à la fin de notre interview. Que dire des projections pour le reste de l’année ?

Réponse 6. En 2021, la Banque Centrale du Congo entend poursuivre avec une politique monétaire prudente, dans le but de veiller à la stabilité du cadre macroéconomique. Dans ce cadre, le Gouvernement de la République et la Banque Centrale du Congo devraient veiller au respect du pacte de stabilité, en alignant les dépenses en fonction des recettes, écartant ainsi tout risque de retour du financement monétaire. Le contrôle des objectifs opératoire et intermédiaire de la politique monétaire devrait permettre le maintien de la stabilité de la monnaie nationale. En effet, la base monétaire au sens strict et la masse monétaire au sens large devraient respectivement augmenter de 30,4 et de 33,8%.Aussi, dans l’hypothèse de la maîtrise de la pandémie au second semestre de l’année 2021, du raffermissement de la croissance économique et du respect du pacte de stabilité, le rythme de formation des prix devrait-il progressivement baisser tout au long de l’année 2021 et se situer à 5,54% à fin décembre 2021, en deçà de l’objectif à moyen terme de 7,0 %.